Arborescence
Formation en accès libre · sources citées

Quatre os percés, et un doute qui tient.

De −60 000 à −5 700, quatre pièces se disputent le titre de plus ancien instrument de musique. Cette page montre les photographies d'archive, le relevé publié des perforations — et pourquoi, sur la plus ancienne, les archéologues ne sont toujours pas d'accord.

Télécharger la page en PDF 10 pages · 627 ko

Repères

Soixante mille ans, à l'échelle

L'échelle est logarithmique — sans quoi les quarante mille ans qui séparent Divje Babe de Jiahu écraseraient tout le reste contre le bord droit du graphique.

Les barres d'incertitude ne sont pas décoratives : quand une datation est donnée en fourchette, c'est la fourchette qui est tracée. Divje Babe couvre dix mille ans à elle seule.

La pièce contestée

Divje Babe, Slovénie

−60 000 à −50 000

En 1995, l'équipe d'Ivan Turk dégage dans la grotte de Divje Babe I, près de Cerkno, un fragment de fémur d'ourson des cavernes long de 11,2 cm, percé de trous alignés. La couche est moustérienne : c'est de l'occupation néandertalienne. Le Musée national de Slovénie l'expose depuis comme flûte néandertalienne, et si l'interprétation tient, c'est le plus ancien instrument de musique connu.

La datation initiale au carbone 14 donnait 43 100 ± 700 ans BP. Une reprise par résonance de spin électronique a montré que la couche sortait de la portée fiable du radiocarbone, et place la pièce entre 50 000 et 60 000 ans.

La pièce de Divje Babe présentée sur fond noir dans sa vitrine de musée : un fragment d'os brunâtre percé de deux trous alignés.
La pièce telle qu'elle est exposée au Musée national de Slovénie, à Ljubljana. Photo Petar Milošević · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons
Les deux faces de l'os côte à côte, faces postérieure et antérieure, avec les perforations numérotées de 1 à 6 et une échelle de 2 cm.
Les deux faces, perforations numérotées. Sur la face postérieure, les trous 2 et 3 sont complets ; 1 et 4 sont des encoches semi-circulaires aux extrémités brisées. Le trou 5 est sur la face antérieure. Photo Žiga · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons
Relevé au trait des deux faces de l'os, dépliées, montrant la position des perforations et des cassures, avec une échelle de 5 cm.
Le relevé au trait : les deux faces dépliées, les perforations et les cassures, à l'échelle. C'est ce document — pas une photographie — qui permet de discuter des positions. Schéma Rainwarrior · CC0 · Wikimedia Commons
Matière
Os — fémur d'ourson des cavernes
Longueur
11,2 cm
Trous complets
2
Encoches
3
Découverte
1995
Conservation
Musée national de Slovénie
Le débat

Percé, ou mâché ?

Toute la question tient en une phrase : ces trous ont-ils été faits par une main ou par une mâchoire ? Le schéma ci-dessous n'est pas un relevé de la pièce — c'est une maquette aux proportions publiées, qui sert à comparer les deux hypothèses. Basculez de l'une à l'autre.

Schéma, pas relevé. Volume simplifié aux proportions publiées (11,2 cm, deux trous alignés). Il illustre l'argument ; il ne reproduit ni la forme réelle de l'os ni l'état de sa surface. Pour cela, voyez les photographies ci-dessus.

Ce qui a été écarté

En 1997, Bob Fink avance que l'espacement des trous correspond à quatre notes de la gamme diatonique. L'argument a circulé bien au-delà des revues spécialisées — et il ne tient pas : Nowell et Chase ont montré que l'os devrait faire le double de sa longueur pour produire cette suite d'intervalles. C'est pourquoi vous ne trouverez sur cette page ni gamme, ni note attribuée à cette pièce.

Ce qui existe, en revanche, c'est une reconstitution jouable : le musicien Ljuben Dimkaroski a fabriqué plus de cent répliques en bois et en os, et l'instrument qu'il en tire — qu'il nomme tidldibab — couvre trois octaves et demie. Mais c'est un instrument moderne construit sur une hypothèse de forme, pas la pièce archéologique.

Le Jura souabe

Geissenklösterle et Hohle Fels

−42 000 à −40 000
Flûte paléolithique taillée dans un os de cygne, présentée verticalement en vitrine au musée de la préhistoire de Blaubeuren.
La flûte en os de cygne du Geissenklösterle, au musée de Blaubeuren. Les trous de jeu sont nets et régulièrement espacés : personne ne conteste qu'ils aient été taillés. Photo Thilo Parg · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Trois grottes du Jura souabe — le Geissenklösterle, le Hohle Fels et le Vogelherd — ont livré les plus anciens instruments dont l'origine humaine ne fait aucun doute. Les os utilisés sont des os longs d'oiseaux : cygne, vautour fauve. Creux par nature, à paroi fine et régulière, ils demandent peu de travail avant de sonner.

Deux fragments sont en ivoire de mammouth, ce qui change tout : l'ivoire est plein. Il a fallu le fendre en deux dans la longueur, évider chaque moitié, puis recoller l'ensemble de façon étanche. Ce n'est plus de la cueillette de forme, c'est de la facture instrumentale.

En 2012, la redatation des fragments du Geissenklösterle les a fait passer de 37 000 à environ 42 000 ans. Le site est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2017.

C'est cet ensemble aurignacien que la pièce de Divje Babe devancerait d'au moins dix mille ans — si elle est bien un instrument.

Relevé au trait d'une flûte paléolithique en os, vue de profil, montrant l'alignement des trous de jeu.
Relevé au trait d'une flûte paléolithique. Le dessin archéologique reste l'outil de comparaison : il élimine la lumière, l'ombre et la couleur pour ne garder que la géométrie. Dessin José-Manuel Benito · CC BY-SA 2.5 · Wikimedia Commons
Les pièces non contestées

Celles dont personne ne doute

Sur les trois suivantes, l'accord est général : ce sont des instruments, faits par des humains anatomiquement modernes, et les trous portent des traces d'outil sans ambiguïté.

Isturitz — Pays basque, France

Deux fragments de flûtes en os aurignaciennes provenant de la grotte d'Isturitz, présentés horizontalement sur fond clair.
Deux aérophones en os d'Isturitz, collections du Musée d'Archéologie nationale. Photo Marie-Lan Taÿ Pamart · domaine public · Wikimedia Commons

La grotte d'Isturitz, dans la vallée de l'Arbéroue, a livré des occupations aurignaciennes, solutréennes et magdaléniennes — ainsi que plusieurs flûtes en os. C'est l'un des ensembles d'aérophones paléolithiques les plus fournis d'Europe.

Jiahu — Henan, Chine

Flûte en os de la culture de Peiligang exhumée à Wuyang, présentée en vitrine avec sa rangée de trous de jeu.
Flûte en os de la culture de Peiligang, Wuyang. Photo Gary Todd · CC0 · Wikimedia Commons
Flûte en os de Jiahu exposée en vitrine, os long et fin percé d'une série de trous régulièrement espacés.
Une des flûtes de Jiahu. Photo Windmemories · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Le site de Jiahu est occupé de 7000 à 5700 av. J.-C. Les flûtes y ont été retrouvées en offrandes funéraires, taillées dans des os d'aile de grue à couronne rouge — un oiseau d'un mètre cinquante, deux mètres quarante d'envergure, dont les os longs conviennent exactement. Elles mesurent entre 18 et 25 cm et sont jouables : l'une d'elles porte des retouches d'accord, faites pour l'appareiller à une autre. Ce sont, à ce jour, les plus anciens instruments jouables incontestés.

L'Antiquité

Quand l'instrument devient un métier

−6000 à −100

Entre le Néolithique et l'Antiquité, quelque chose change : l'instrument cesse d'être une pièce unique et devient un objet reproductible, avec des tailles normalisées, des accessoires, et des joueurs professionnels.

Flûte néolithique en os exposée en vitrine au musée archéologique d'Alicante, os court percé de trous alignés.
Flûte néolithique en os, Musée archéologique d'Alicante (MARQ). Photo Dorieo · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons
Flûte en os de la culture de Peiligang, 6200 à 5500 avant notre ère, exposée au musée du Henan à Zhengzhou.
Flûte en os de Peiligang, −6200 à −5500, Musée du Henan, Zhengzhou. Photo Gary Todd · CC0 · Wikimedia Commons

L'aulos grec — deux tuyaux, un souffle

Gravure ancienne d'un aulos retrouvé à Pompéi, tuyau droit à perce cylindrique avec ses bagues de réglage.
Un aulos de Pompéi, d'après Gevaert. Gravure François-Auguste Gevaert · domaine public · Wikimedia Commons
Vue éclatée d'un aulos : le corps du tuyau, la bague, le bulbe et l'anche double séparés les uns des autres.
Vue éclatée : corps, bague, bulbe, anche double. L'aulos n'est pas une flûte — c'est un instrument à anche, ancêtre du hautbois. Schéma Villanueva · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

La distinction compte pour l'acoustique : dans une flûte, c'est une lame d'air qui bat contre une arête ; dans un instrument à anche, c'est une languette qui s'ouvre et se ferme. Le tuyau à anche se comporte comme un tuyau fermé — il sonne une octave plus bas qu'une flûte de même longueur. Confondre les deux fausse tout calcul.

La physique

Trois familles, trois formules

Voici ce qui est calculable, et ce qui ne l'est pas. Ces formules sont celles de l'acoustique des tuyaux ; elles donnent un ordre de grandeur, pas la hauteur exacte d'un instrument réel — laquelle dépend aussi de l'embouchure, de la pression de souffle et du doigté.

Tuyau ouvert aux deux bouts

f₁ = c / 2 (L + 2 × 0,6 r)

Traversière, quena, ney, tin whistle. Un ventre de vitesse à chaque extrémité. Les harmoniques sont tous les multiples entiers de la fondamentale : c'est ce qui permet d'octavier en soufflant plus fort.

Tuyau fermé à un bout

f₁ = c / 4 (L + 0,6 r)

Chaque tuyau d'une flûte de Pan, un ocarina à conduit droit, un instrument à anche. À longueur égale, il sonne une octave plus bas, et ne produit que les harmoniques impairs — d'où sa couleur creuse.

Résonateur de Helmholtz

f = (c / 2π) √( A / (V × L′) )

L'ocarina, le xun, une bouteille. Ici la longueur du corps n'entre pas dans le calcul : ce qui compte est le volume V de la cavité, l'aire A des trous ouverts et la longueur L′ du col. Appliquer la formule du tuyau à un ocarina donne deux octaves d'erreur.

La correction de bout, et pourquoi elle existe

La colonne d'air ne s'arrête pas net au bord du tube : elle déborde un peu, et se comporte comme si le tuyau était plus long qu'il ne l'est. Ce supplément vaut environ 0,6 fois le rayon par extrémité ouverte. Sur un tin whistle de 13 mm de perce, cela fait près de 8 mm de longueur acoustique en plus — soit, dans l'aigu, plus d'un demi-ton. C'est la première chose qu'on oublie, et la première qui fausse un accord.

La célérité du son n'est pas une constante

Elle dépend de la température de l'air, et donc du souffle :

c ≈ 331,3 + 0,606 × T   (m/s, T en °C)

Soit 343 m/s à 20 °C, mais 331 m/s à 0 °C et près de 350 m/s à 31 °C, la température de l'air expiré quand il atteint le tube. Entre une flûte accordée au froid et la même jouée après vingt minutes, l'écart dépasse le demi-ton. Aucun instrument à vent n'a de hauteur absolue.

Le sifflet : ce que la géométrie décide

Sur une flûte à conduit — tin whistle, flûte à bec, appeau — le son ne dépend pas seulement du tuyau. Il naît d'une lame d'air plate, lancée par le conduit contre l'arête du biseau, qui se met à osciller de part et d'autre. Quatre cotes gouvernent ce mécanisme :

Hauteur du conduit
0,8 – 1,2 mm
Hauteur de biseau
≈ ¼ de la largeur de fenêtre
Angle du biseau
15 – 30 degrés
Largeur de fenêtre
≈ ⅓ – ½ de la circonférence

Ces valeurs sont des fourchettes d'atelier, tirées de la facture des flûtes à bec — pas des lois. Un biseau trop bas donne un son criard qui octavie tout seul ; trop haut, l'instrument devient dur à mettre en vibration et s'essouffle dans l'aigu. Il n'existe pas de formule fermée qui donne la bonne valeur : on la trouve en coupant, en essayant, en recoupant.

C'est précisément pour cette raison qu'un logiciel de lutherie ne peut pas prétendre sortir une flûte juste du premier coup. Il peut dimensionner la colonne d'air — cela, c'est du calcul. Le sifflet, non.

Honnêtement

Ce qu'on ne sait pas

On ne sait pas si la pièce de Divje Babe est un instrument. Le musée l'affirme, plusieurs équipes le contestent, et l'affaire dure depuis 1995 sans conclusion admise de tous.

On ne sait pas quelles notes produisaient ces objets. Une hauteur dépend de la longueur de la colonne d'air, mais aussi de l'embouchure, du doigté, de la pression de souffle et de la température — et sur des pièces brisées aux deux bouts, la longueur d'origine est elle-même une hypothèse. Toute fréquence annoncée pour une flûte paléolithique est une reconstitution, pas une mesure.

On ne sait pas non plus à quoi elles servaient : musique, signal, chasse, rituel. Les objets ne le disent pas.

C'est pour ça que cette page ne fait entendre aucun son. Un son inventé sous une vraie photographie donnerait l'illusion d'un savoir qui n'existe pas.

Références

  • Turk, I. (dir.), 1997Mousterian « Bone Flute » and Other Finds from Divje Babe I Cave Site, Slovenia. Opera Instituti Archaeologici Sloveniae 2, Ljubljana.
  • d'Errico, F., Villa, P., Pinto Llona, A. C., Ruiz Idarraga, R., 1998 — « A Middle Palaeolithic origin of music ? Using cave-bear bone accumulations to assess the Divje Babe I bone “flute” », Antiquity 72 (275), p. 65-79.
  • Chase, P. G., Nowell, A., 1998 — « Taphonomy of a Suggested Middle Paleolithic Bone Flute from Slovenia », Current Anthropology 39 (4), p. 549-553.
  • Morley, I., 2006 — « Mousterian Musicianship ? The Case of the Divje Babe I Bone », Oxford Journal of Archaeology 25 (4), p. 317-333.
  • Diedrich, C. G., 2015 — « Neanderthal bone flutes : simply products of Ice Age spotted hyena scavenging activities on cave bear cubs », Royal Society Open Science 2 (4).
  • Turk, M., Turk, I., Otte, M., 2020 — « The Neanderthal Musical Instrument from Divje Babe I Cave : A Critical Review of the Discussion », Applied Sciences 10 (4), 1226.
  • Dimkaroski, L., 2014 — « Musical research into the flute. From suspected to contemporary musical instrument », dans Turk, I. (dir.), Divje babe I, partie 2, Ljubljana, p. 215-222.
Images

D'où viennent les photographies

Aucune image de cette page n'a été fabriquée. Toutes proviennent de Wikimedia Commons, sous licence libre, et chacune porte son auteur et sa licence à côté d'elle. Les licences CC BY-SA imposent que toute reprise conserve l'attribution et la même licence.